Les vieux que nous sommes : une perspective psycho-préventive (professionnels)

par Janine Gagnon-Corbeil, psychologue et octogénaire janinegagnon@bell.net

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Introduction

Un jour, une revue de psychologie qui se proposait de sortir un numéro sur le vieillissement et la psychothérapie, avait sollicité ma collaboration pour un article sur le sujet. Après consultation des écrits sur le thème du vieillissement et, inspirée de la phrase de Laura Perls, Growing old or getting old, le titre de l’article s’intitulait : Être thérapeute et vieillir : Processus de dégénérescence ou de maturation?

L’article, qui parlait entre autres du processus d’actualisation de soi chez les psychothérapeutes âgés, fut refusé parce que jugé trop positif, voire, «jovialiste». La jeune et maintenant défunte Revue québécoise de Gestalt avait bien voulu publier l’article (1994). C’était il y a bientôt trente ans.

D’une part, les préjugés entourant le grand âge étaient et sont encore fertiles. Dans La révolte du troisième âge, Betty Friedan relate que lors d’un séminaire international tenu en 1983 intitulé «Health, Productivity, and Aging» (Santé, productivité et vieillissement), les conférenciers manifestaient une résistance obstinée à envisager la productivité du grand âge. En dépit du titre du séminaire, ces représentants, hauts fonctionnaires et médecins gériatres de divers pays occidentaux, revenaient inlassablement sur les pertes, la sénilité, les maisons de retraite. «Après 65 ans, ils sont vieux et ont besoin qu’on prenne soin d’eux», répétaient-ils. Manifestement, là comme ailleurs, c’était une approche exclusivement médico-curative ainsi qu’un ensemble de stéréotypes qui prévalaient à ce séminaire.

D’autre part, le concept d’actualisation de soi a toujours été familier aux héritiers de la psychologie humaniste. Une perspective sur la nature humaine promulguée au départ par Carl Rogers (1942), qui considérait l’être comme possédant une poussée interne pour une croissance optimale. Maslow (1954), qui en a formulé la définition, se réclamait de Rogers, ainsi que de Goldstein, Jung, Adler, Horney, Fromm, May, tous auteurs qui, selon lui, partageaient la même filiation.

Dans une recherche sur les personnes âgées, Leclerc et Poulin (1985) nous rappellent cette filiation, ajoutant qu’Everett Shostrom avait mis au point un instrument de mesure de l’actualisation de soi.

Dans leur présentation au congrès de l’ACFAS, voici la traduction qu’ils formulent du concept d’actualisation de soi tel que défini par Maslow : «Le degré relatif selon lequel la personne est parvenue à développer son potentiel psychologique et à l’exercer plus ou moins adéquatement dans les diverses dimensions de son expérience antérieure et de son comportement adaptatif (Leclerc et Poulin, 1985).

À l’époque de l’article sur vieillissement et pratique de la psychothérapie, j’étais personnellement loin des problèmes reliés à la vieillesse. Me voilà maintenant arrivée à la catégorie d’âge vulnérable à la pandémie. Cependant, je ne me reconnais pas dans la description incessante qu’on nous martèle à cœur de jour sur notre vulnérabilité. Sans nier la vulnérabilité physiologique propre à notre tranche d’âge, non seulement je ne m’y reconnais pas, mais je ne reconnais pas non plus nombre de personnes âgées de mon entourage dont la vitalité est indéniable. Il m’a donc semblé opportun, tant pour la santé des personnes âgées elles-mêmes que pour l’ensemble de la société, de quitter la pensée médico-curative omniprésente et de consulter plutôt les spécialistes qui préconisent une approche psycho-préventive. «Une mosaïque complexe du grand âge… qui forme une trame immensément étoffée et diversifiée», ce que Lefrançois nomme le «vieillissement différentiel» (Lefrançois, 2004).

Les auteurs consultés autrefois font partie des données qui ont inspiré le texte qui suit. Une présentation nuancée des caractéristiques du grand âge sera suivie de ce que la problématique des soins aux personnes âgées en perte d’autonomie implique comme système de support pour les soignants et soignantes qui veillent à leur bien-être.

La pandémie et les personnes âgées

Les taux de mortalité reliés à la Covid-19 nous interpellent sur une base quotidienne. Selon les chiffres transmis par le gouvernement québécois, 80% des personnes décédées se situent dans les catégories d’âge au-dessus de 70 ans. Un 9% additionnel se situe dans la décennie qui précède. Cette tranche d’âge des 69 ans et moins qui décèdent de la Covid-19 est composée de personnes qui souffrent de comorbidité comme obésité, hypertension artérielle et problèmes de cholestérol, etc…, nous précisent les médecins français.

La situation est sans doute identique au Québec, sans qu’on ait jugé pertinent de nous le préciser. Hypothèse de trait culturel à souligner ici ? Ajouter que le taux de décès est relié à des comorbidités invite à la prévention et à la responsabilisation individuelle alors que de taire cette donnée fait appel au mécanisme de la peur, mécanisme primaire infantilisant.

Les statistiques présentées quotidiennement par notre gouvernement et par les médias ont le mérite de mettre enfin la lumière sur la façon dont la population des personnes âgées vulnérables a été traitée jusqu’ici par nos pouvoirs publics. Le feu est pris, on ne peut donc se cacher, ne serait-ce que par les taux de mortalité pour lesquels nous avons la palme. L’omerta longtemps préconisée comme solution au problème de la négligence risque de s’effriter. Les pouvoirs publics appellent au secours, et offrent bonifications sur bonifications monétaires pour endiguer le désastre, mais le personnel, qui a été sous-payé, ignoré et méprisé ne répond plus à l’appel.

Beaucoup nous répètent dans les médias que l’histoire un jour fera la lumière sur ce qui se passe actuellement, mais déjà des voix s’élèvent et non des moindres. À lire en date du 12 mai dans le journal La Presse, la lettre de Claude Castonguay qui parle «d’un désastre honteux» pour le traitement réservé aux personnes âgées depuis longtemps. Cette situation, pénible pour tous, ternit passablement l’image de la belle province.

Les données sur les taux de mortalité des personnes âgées en institution et sur le renflouement des ressources comportent quelques pièges dans lesquels il serait impérieux de ne pas tomber.

Le premier piège parle de l’effet de halo que les statistiques peuvent engendrer en nous faisant perdre de vue le phénomène du vieillissement des populations dans leur ensemble. Le deuxième piège porte sur le type de renflouement technique annoncé.

1. Les caractéristiques de la population vieillissante dans son ensemble.
Bon nombre de recherches sur le grand âge ont porté sur les liens de causalité entre santé physique et santé psychique, alors que certains auteurs souhaitent que l’attention soit désormais portée sur le lien inverse, celui du lien causal entre santé psychique et santé physique. «L’actualisation de soi se révélant un facteur déterminant de santé physique après 65 ans» (Leclerc, Lefrançois et Poulin, 1992), cette donnée scientifique ne peut être ignorée dans les circonstances actuelles de la pandémie qui nous afflige.

Le sous-groupe des personnes âgées dépendantes constitue généralement autour de 10% de la population des 60 ans et plus. La majorité des autres, soit 90% des 60 ans et plus est considérée comme, soit fonctionnelle (80%), soit encore très active et en possession de sa créativité, ce que la psychologie humaniste a identifié comme l’actualisation de soi (10%). Ces données nous rappellent donc que 90% de la population des 60 ans et plus est active et contribue de façon non négligeable à l’économie et au bien être d’une société. Elle paie ses impôts, voyage et explore la planète. Elle remplit nos salles de concert, de cinéma et de spectacles, ainsi que les bibliothèques. Elle fréquente les restaurants et les boutiques de vêtements, etc… Sans ces 90% de la population, les sphères de la culture et des loisirs feraient piètre figure. Notons que la strate des 80% dite fonctionnelle remplit une tâche importante côté bénévolat : leur confinement récent a permis de prendre conscience de l’importance de leur apport dans nos œuvres caritatives. Ceci, sans oublier le support qu’elles apportent tant à la génération qui les a précédée, leurs vieux parents, qu’aux générations suivantes, celles de leurs enfants et petits-enfants.

Parmi les 10% des personnes âgées actualisées, on cite souvent des grands noms comme Freud, Jung, Picasso, Michel-Ange, Verdi, Tolstoï, Victor Hugo; et tout récemment, Edgar Morin, 98 ans, qui vient de publier un livre électronique Festival d’incertitudes. Le Québec connaît aussi nombre de personnes très âgées qui ont fait leur marque. Le Père Benoit Lacroix, auteur de livres jusqu’à un âge avancé et décédé à l’âge de 100 ans, le sociologue Guy Rocher, entendu récemment sur nos ondes, encore actif et semblant en pleine forme à 95 ans, l’écrivaine Antonine Maillet, 90 ans, qui vient de publier Lettres de mon phare. Elle dit adorer parler à des gens âgés. «Ils ont des souvenirs à raconter», ajoute-t-elle ; la journaliste et dramaturge Janette Bertrand, 95 ans très active elle aussi, que nous avons vue récemment à Tout le monde en parle, et qui vient de mettre la population féminine à l’écriture. Bravo! Tout ceci, pour ne nommer que ceux-là. Un documentaire nous présentait en 2011 des octogénaires hommes et femmes qui parlaient d’abondance de leur passion pour leur travail, et le cinéaste Fernand Dansereau nous a offert une trilogie sur la vieillesse, dont Le vieil âge et le rire, L’érotisme et le vieil âge et, à l’âge de 91 ans, Le vieil âge et l’espérance.

«Il se dégage une impression de vitalité, une attitude fondamentalement optimiste en même temps qu’une grande curiosité intellectuelle des personnes adaptées de façon créatrice. Elles ont des projets, veulent encore apprendre, exercer leur mémoire» (Leclerc et Poulain, 1985).

Même si la pandémie de la Covid-19 fait ressortir la grande vulnérabilité des personnes âgées, surtout de celles qui vivent en institution, il est important de ne pas perdre de vue ces données. On parle ici d’un effet de halo, c’est-à-dire, de visions biaisées par rapport à la réalité, où la perception sur l’ensemble des personnes âgées de 60 ans est teintée par la réalité du 10% des plus vulnérables. Ces perceptions sont partagées tant la population en général que par ceux qui prennent charge des plus vulnérables.

«Plusieurs études font état de stéréotypes, d’images négatives et de fausses conceptions de la vieillesse chez la plupart des jeunes et des adultes de nos sociétés nord-américaines » (Leclerc et Poulain, 1985).

Ces stéréotypes se reflétant automatiquement sur la façon de transiger tant avec les plus vulnérables qu’avec l’ensemble des 60 ans et plus, il devient crucial d’aborder et d’observer le grand âge sous des angles nouveaux car ces stéréotypes se retrouvent non seulement dans l’attitude des intervenants et de la population en général, mais aussi chez ceux qui ont le pouvoir de financer l’aide nécessaire au grand âge en perte d’autonomie. Le fait que les 90 % des personnes de 60 ans et plus partagent ces stéréotypes reliés à leur âge ne fait qu’ajouter au problème.

Le discours officiel, exacerbé par la pandémie, fausse la perspective sur la réalité du grand âge. Comme le souligne Betty Friedan dans son livre La révolte du troisième Age (1993), le discours des dirigeants sur la vieillesse ne parle que de couches, de pertes de toutes sortes, de la maladie d’Alzheimer, ainsi que des coûts engendrés par la société à cet effet.

Ces biais manifestes chez ceux qui font autorité et assument des responsabilités dans le domaine ne peut que se répercuter sur l’imaginaire collectif, qui ne voit que les carences du grand âge, faussant toute perspective sur la réalité de cette étape de la vie.

«Favorisant ainsi une philosophie de prise en charge qui a ouvert la voie à une attitude paternaliste où l’expert sait mieux que la personne âgée ce dont elle aura besoin, écrit le sociologue Richard Lefrançois (2004).

Et pour étayer cette état de fait, sait-on qu’au-delà de 60 ans, nous n’existions que très peu jusqu’à tout récemment dans les études sur le développement de la personnalité? René L’Écuyer, qui s’est intéressé à la notion de concept de soi, a découvert qu’il n’y avait pas d’échelles sur le développement de ce concept chez les personnes de plus de 60 ans. En d’autres mots, entre 60 et 100 ans, ou bien nous avions cessé d’exister, ou bien il ne se passait rien dans nos têtes. Cet auteur a publié La restructuration des perceptions de soi chez les personnes âgées de 60 à 100 ans.

Pour lui, «Le concept de soi est essentiellement dynamique et changeant; il s’organise en un tout cohérent où les perceptions de soi sont hiérarchisées en termes de degré d’importance les unes par rapport aux autres et cette réorganisation évolue durant toute la vie par différenciations progressives, associables à des étapes ou stades de développement» (L’Écuyer, 1992).

2. Les renforts annoncés ou qu’adviendra-t-il au personnel soignant qui transige avec des problématiques lourdes?
Les renforts actuels étant surnuméraires, ils sont temporaires. Il est important de se demander ce qui adviendra du personnel soignant une fois la crise passée. On aura sans doute augmenté les salaires, ce qui ne semble pas suffisant pour renflouer les besoins en terme de personnel. Question qui y est reliée, se sera-t-on suffisamment préoccupés des répercussions psychologiques sur ces soignants et soignantes qui transigent quotidiennement avec les problématiques lourdes que représentent la maladie et la mort? On en parle maintenant qu’il y a crise, des articles sortent dans les médias autour de ce que ces personnes vivent comme horreurs, mais jusqu’ici, ceux et celles qu’on nomme «nos anges gardiens» ont été passablement ignorés.

Dans les mesures annoncées, on n’entend malheureusement pas parler de la dimension de support psychologique offert au personnel. Bien que dans l’immédiat l’urgence veut qu’on vise à enrayer l’hécatombe, ce support au niveau affectif n’a, selon toute vraisemblance, pas beaucoup existé jusqu’à maintenant. Les médias offrent une superbe tribune à ces «anges gardiens» ces temps-ci, ce qui est fort heureux, mais qu’adviendra-t-il après?

Le support moral et psychologique est indispensable

Ce type de support psychologique est indispensable comme un certain nombre de données de recherche le confirment.

Les soignants et soignantes des centres d’hébergement de longue durée sont constamment confrontés à des phénomènes de déchéance et de fin de vie. Par un effet de miroir, ils sont indéfectiblement renvoyés à leur propre fin, image que le commun des mortels s’efforce d’oublier le plus possible de toutes façons. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les pouvoirs publics, tant ici qu’ailleurs, ont si fréquemment détourné la tête lorsque la thématique des besoins du grand âge en perte d’autonomie leur était présentée.

L’urgence actuelle face à un virus qui a mis l’humanité à genoux oblige à enfin regarder du côté des plus vulnérables d’entre nous, ceux qui ont trop souvent été entassés dans des endroits vétustes alors qu’on préférait fermer les yeux sur leur sort.

En France, les informations nous présentent des psychologues assignés dans tous les modules de ces soins pour malades atteints du virus. Ces psychologues parlent de la nécessité d’être constamment présents et à l’écoute du personnel. L’Espagne, de son côté, nous montre des groupes de soignants-es où l’expression des émotions vécues, colère, angoisse, frustrations, etc, peuvent être partagées dans une atmosphère d’entraide et de support relationnel.

Nombre d’auteurs se sont penchés sur la vulnérabilité des personnes qui transigent avec des problématiques lourdes. Celles capables d’empathie et celles dont la vie professionnelle les confronte de façon répétée à des expériences traumatiques ou douloureuses chez leurs clients. M.S. Cerny (1995) parle du soignant ou de la soignante héroïques. Elle ajoute : «Soigner se paie». On parle ici d’état secondaire de Stress post-traumatique (STS), stress traumatique secondaire, ou fatigue de compassion qui affecte ceux et celles qui ne peuvent détourner le regard de leurs obligations professionnelles quotidiennes (Figley, 1995).

L’ensemble des recherches dans trois secteurs de la psychologie, en psycho-traumatologie, ainsi que celles portant sur l’empathie et sur l’épuisement professionnel, contribue à éclairer la problématique de ce que le personnel impliqué préfère nommer fatigue de compassion (Gagnon Corbeil, 1999). Dans le cas présent autour de la Covid-19, elle s’ajoute à la fatigue physique indéniable que ces personnes vivent sur une base quotidienne alors que leur vie elle-même est en danger.

La crise actuelle évoque une période de guerre. Quand «nos anges gardiens» reviendront de cette guerre, ils, elles, auront besoin d’oreilles et de tribunes pour se raconter. Boris Cyrulnic, qui a publié de nombreux écrits sur le traumatisme et la résilience, insiste sur ce besoin de faire le récit, celui qui sera entendu et reçu, et qui est «la façon de devenir maître du passé», écrit-il.

Pour les postes à combler dans l’avenir, les augmentations de salaires seront nécessaires mais insuffisantes

Il y a de nombreux postes à combler. Si on veut susciter suffisamment d’intérêt pour qu’il y ait réponse dans un premier temps, et pour y garder par la suite ceux et celles qui y trouveront un milieu de vie nourrissant, il y a un ensemble de conditions de travail à rencontrer. À défaut de quoi on risque d’assister à la désertion qui sévit présentement.

La pandémie a fait ressortir le grand instinct d’entraide inscrit au cœur des humains. Voilà pourquoi il est essentiel d’offrir à ces intervenants le support de groupe de pairs indispensable pour faire face à la misère humaine. Ils ont aussi besoin d’une atmosphère de travail harmonieuse, ainsi que d’un soutien adéquat de la part de la société.

Ce soutien relationnel s’opère dans des liens de proximité, liens en antagonisme total avec les super structures administratives impersonnelles dont le Québec semble avoir le secret.

Combien d’intervenants travaillent dans un milieu où leur sont offerts un encadrement théorique constant et une supervision compétente ? Ces ingrédients sont absolument essentiels à ceux qui ont à transiger avec des problématiques lourdes et complexes.

Quels sont les budgets consacrés à prendre soin du personnel par des formations supplémentaires à leur formation de base ? Ces formations sont indispensables à l’évolution professionnelle et l’évolution professionnelle ne peut se dissocier de l’évolution personnelle.

Combien d’intervenants ont accès à un groupe de support qui leur permette de s’exprimer sur le trop plein des misères rencontrées dans la semaine ? Une condition pré-requise à la prévention de la fatigue de compassion, ou stress traumatique secondaire (STS) ou de l’épuisement au travail.

Bien entendu, on entend immédiatement l’argument des sempiternelles restrictions budgétaires, alors qu’il est reconnu que ces dernières ont grandement appauvri la pensée théorique et le savoir pratique sur les problèmes cuisants dont il est question ces jours-ci. Comment exiger que le personnel respecte cette clientèle vulnérable si eux-mêmes ne sont pas respectés dans leur travail et comme personnes?

Selon les mêmes recherches, si ces conditions ne sont pas respectées, on risque de rencontrer un élément systémique identifié comme celui où le personnel peut être tellement surchargé et se sentir tellement isolé dans ce qu’il vit, qu’il développe une belle indifférence, un détachement qui lui évite peut-être de sombrer, mais qui a un impact sur la qualité des interventions.

À titre de conclusion.

Notre Premier Ministre nous confiait dans un point de presse qu’il avait honte comme Québécois de la façon dont on avait traité nos aînés vulnérables jusqu’à maintenant.

Une fois que la crise sera passée et que les cordons de la bourse nationale devront se resserrer à nouveau, si le soutien non seulement financier et technique, mais aussi psychologique et social n’y est pas, le risque sera grand qu’on retourne aux anciennes pratiques où la qualité des soins sera remisée aux oubliettes, alors qu’une sur-médication colmatera les différences et besoins spécifiques personnels de chacune de ces personnes souffrantes et en fin de vie.

Au-delà d’un financement adéquat, il est tout aussi important de modifier totalement l’approche qui semble avoir prévalu dans trop d’endroits où peu d’attention était accordée aux personnes qui soignent.

Les recherches parlent de la nécessité absolue d’une prévention primaire pour prévenir l’épuisement au travail et la désertion des milieux de soins. C’est celle qui se situe au niveau des politiques sociales, celle qui requiert cette fois-ci une réflexion collective et politique sur l’approche au grand âge malade. On parle aussi d’une éthique du «care» par opposition à celle, exclusive, du «cure» (Mesnage, 2011).

Le phénomène de la vieillesse en perte d’autonomie a besoin d’être repensé en amont si on veut que les sociétés puissent se regarder dans le miroir sans trop de honte. Ceci, d’autant plus qu’avec les progrès de la médecine, l’espérance de vie ira en augmentant.

Une approche psycho-préventive

Selon les auteurs, les gouvernements ont intérêt à comprendre que les dépenses à titre préventif consacrées à l’éducation et au développement de l’ensemble de la population de même que le développement de ces mêmes capacités chez les personnes âgées auront un effet bénéfique non seulement sur les aînés eux-mêmes, mais sur l’ensemble de la société. Il s’agit d’une approche psycho-préventive par opposition à une approche exclusivement médico-curative, qui est celle qui a prévalu jusqu’à maintenant. Le lien de causalité entre éducation et qualité de vie constitue un fait établi. On observe également qu’une bonne santé psychique a un effet positif sur la santé physique.

«Il suffit donc d’augmenter de quelques centièmes la proportion des personnes âgées qui n’ont recours qu’occasionnellement aux services médico-sociaux pour que les dépenses de santé publiques consacrées à cette couche de la population diminuent de manière significative au cours des prochaines années» (Leclerc, Lefrançois et Poulin, 1992).

Une réflexion sur les malaises et les besoins de la vieillesse en perte d’autonomie requiert une perspective et une approche pluridisciplinaires où la dimension affective, tant celle des soignants que celle des soignés, est prise en compte.

On semble miser sur les maisons des aînés du futur comme remède à la situation. Elles ne sauraient tenir lieu à elles seules de présence affective auprès des personnes qui y finissent leur vie et de ceux et celles qui veillent à leur bien-être.

Par ailleurs, si le grand âge est vulnérable, il demeure que 90% des personnes âgées possèdent une autonomie qu’il est important de ne pas perdre de vue. Il faut voir à la développer par des mesures préventives et éducatives, afin de la préserver le plus longtemps possible pour le plus grand nombre de personnes.

Une stratégie de soutien à domicile, concret et affectif, qui permettrait de maintenir la personne ainée autonome dans son environnement social quotidien, ne serait-elle pas préférable à tout «placement», à chaque fois que cela s’avère possible? Solution plus humaine et certainement plus économique pour le système de santé, solution qui serait sans doute celle privilégiée par plusieurs personnes à condition d’avoir une présence aidante. De plus, à l’opposé de ce qui se passe actuellement, une présence qui favorise le lien, donc une présence le plus stable possible. Les personnes âgées qui ont besoin des services réguliers en provenance des CLSC nous confient qu’elles n’ont jamais affaire à la même personne. Impossible, donc, de créer le lien qui favorise tant la santé psychique que la santé physique, et cela, tant chez la personne en besoin que chez celle qui prend soin.

Chaque société, chaque civilisation possède une philosophie qui lui est propre dans sa vision du grand âge.

Durant les dernières années de sa vie, le grand Charles De Gaule avouait que la vieillesse était un naufrage. Pour les soignants et soignantes qui sont témoins au quotidien de ces naufrages, des misères de la vieillesse et de la mort qui s’ensuit, une formation préalable suivie d’un encadrement et d’un support appropriés constituent les conditions incontournables pour étayer le fameux principe du respect de la personne dont notre PM parlait dans son point de presse.

Le Dalaï Lama répétait sans cesse : « Presence is healing». La présence en elle-même est soignante. En plus, elle ne coûte pas des millions et présente l’immense avantage de prendre soin des intervenants eux-mêmes. Le Big Pharma comme on le nomme y ferait moins d’argent, mais tous, grands malades comme soignants et soignantes, vivraient dans une atmosphère plus sereine et plus humaine cette étape de la fin qui fait partie de la vie.

Janine Gagnon Corbeil, Psychologue et octogénaire janinegagnon@bell.net
Montréal, Mai 2020

Recherches et écrits consultés

Cyrulnic, B. (2019) La nuit, j’écrirai des soleils. Paris, Odile Jacob.

Figley, Ch. R. Ed. (1995) Compassion fatigue: Coping with Secondary Traumatic Stress Disorder in Those who the Traumatized . New York, Brunner/Mazel, Psychosocial Stress Series.

Friedan, B (1993), The Fountain of Age, New York, Simon & Schuster.

Gagnon Corbeil, J. (1994). Être thérapeute et vieillir. Processus de dégénérescence ou de maturation? Revue québécoise de Gestalt, Vol. 1 # 3, 113-129. Montréal, les Éditions de l’AQG.

Gagnon Corbeil, J. (1999) La fatigue de compassion chez les intervenants qui transigent avec la violence familiale et conjugale, Dans : Jacques Broué et Clément Guèvremont, Éditeurs, Intervenir auprès des conjoints violents. Montréal, les Éditions Saint-Martin.

L’écuyer, R., (1994) Le développement du concept de soi. De l’enfance à la vieillesse Montréal, Les Presses de l’université de Montréal

Leclerc, G., Poulin, N., 1985, Profil d’actualisation des personnes âgées “participantes”, Colloque sur la recherche en gérontologie, 53ième congrès annuel de l’ACFAS, Université du Québec à Chicoutimi.

Leclerc, G., Lefrançois, R., Poulin, N., 1992, Vieillissement actualisé et santé, Rapport-Synthèse, GRASPA, Université de Sherbrooke.

Lefrançois, R. (2004), Les nouvelles frontières de l’âge. Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal.

Maslow, A. (1954), Motivation and Personality. New York, Harper & Brothers.

Mesnage, C. (2011) Éloge d’une vieillesse heureuse. Paris, Albin Michel.

Perls, L. (1993),Vivre à la frontière, Montréal, Les Éditions Le Reflet.

Rogers, C. (1942), Counseling and Psychotherapy. New Concepts in Practice. Cambridge, Houghton Mifflin Company.